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22.12.2007

Charles Villeneuve: le droit de mentir

  

ENQUÊTE

Après les adeptes des sex-toys, les évangélistes américains et les vrai-faux mafieux chinois, Charles Villeneuve avait décidé mardi 18 décembre d’infiltrer l’univers un peu moins spectaculaire des demandeurs d’emploi.

Pour ce numéro intitulé « Je cherche un emploi : enquête sur le marché du travail », les équipes du Droit de savoir ont suivi plusieurs mois durant une petite dizaine de demandeurs d’emploi dans leur démarches quotidiennes. Et si le ton grave et inquiétant du présentateur ne laissait transparaître aucune trace de satisfaction, la plupart des personnes suivies s’en sont bien tirées et ont fini par décrocher un emploi.

La seule qui ne soit pas sortie indemne de cette enquête, c’est l’ANPE.

La diffusion de l’émission a déclenché une vague de protestations de la part des agents, syndiqués ou non, dénonçant « la mauvaise foi » de cette émission qui donnait selon eux « une représentation fausse du travail » du personnel. Dès jeudi, le syndicat Force Ouvrière exprimait à la direction son souhait d’exercer un droit de réponse et en a informé l’AFP.

Parmi les passages qui posent problème, cette séquence.


Des petites phrases assassines type « Rien à attendre d’eux », « organisation inefficace et coûteuse », « Le fait que l’ANPE vous trouve un taf (travail) , c’est une blague, tout le monde se marre », « climat de fonctionnariat au sein du personnel » (sous-entendu ils glandent rien ) aux leçons d’économie (libérale s’entend) du Pr Jacques Marseille sur l’incompétence des agents de l’ANPE, à qui on ne devrait pas confier une tâche aussi grave.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’agence d'état n’est pas présentée sous son meilleur jour.

Charles Villeneuve n’était toutefois pas le premier à tirer la sonnette d’alarme. D'autres l'ont fait avant lui. La cour des comptes notamment, dont les rapports font frémir l’administration, avait dénoncé en Mars 2006 les dysfonctionnements du service public de l’emploi, « découlant d’une organisation inadaptée » et s’était prononcée notamment pour un rapprochement avec l’Unedic, l’assureur chômage chargée d’indemniser les demandeurs d’emploi.

Donc quand Villeneuve dit que l'ANPE ce n'est pas le Bon Dieu et que depuis quelques années, elle éprouve des difficultés dans sa mission d'accompagnement des chômeurs, en soi, ce n'est pas un scoop, c'est même plutôt la réalité.

Ici, davantage que la teneur des propos tenus par les intervenants, ce qui nous semble poser problème , c’est la méthode employée par les journalistes.

Car excepté le cas de Nadine, cette Marseillaise devenue chef d’entreprise après avoir été licenciée grâce, entres autres, à la formation de l’ANPE et celui d’Eric, qui signera un contrat aidé cofinancé par l’ANPE après un tour de France de 40 jours à vélo, les aspects plus valorisants de l'ANPE sont réduits à la portion congrue. Que dire, par ailleurs,de ce cas de discrimination,subi par un français d’origine tunisienne dont la candidature avait été refusée à cause de son nom à consonnance étrangère, exhumé 13 ans après.

Aussi, pour faire contrepoids à toutes ces critiques, il aurait fallut apporter la preuve par l’image, en montrant par exemple dans quelles conditions les conseillers mènent leurs entretiens.

Les journalistes du Droit de savoir auraient-ils allègrement escamoté des séquences qui ne collaient pas à leur théorie de départ?

Pas du tout, d'après Charles Villeneuve.


Et c'est justement sur ce point que les versions divergent. Comme l'atteste cet extrait de la dépêche AFP publiée Jeudi 20 dècembre à 19h31 :

depeche afp anpe vs droit de savoir

Ainsi que dans ce communiqué interne envoyé par la direction de la communication à tous les agents.

communique interne anpe 2

Contacté par @si, Albert Bohbot le journaliste du Droit de savoir explique que "pendant plusieurs semaines, il a demandé à suivre un conseiller pour pouvoir filmer un entretien". " Je leur ai adressé un mail le 5 décembre en précisant bien que la date limite était le 13 décembre, jour où nous allions effectuer le montage du reportage, mais ils n'ont pas donné suite. Quant à la rencontre entre Charles Villeneuve et Christian Charpy, elle n'aurait pu avoir lieu puisqu'ils ne l'ont jamais proposé". S'agissant de l'image plutôt négative que l'enquête donne de l'ANPE, le journaliste dit comprendre que cela "puisse heurter le personnel", en précisant que le but n'était pas de faire une enquête approfondie du fonctionnement de l'ANPE mais de "suivre des demandeurs d'emplois dans leur recherches. "On aurait pu par exemple montrer le parcours du combattant qui attend un chômeur qui veut s'inscrire à l'ANPE, mais on ne l'a pas fait" ajoute-t-il.

De son côté, si la direction de la communication de l'agence reste floue sur ce qu'elle n'a pas voulu montrer, elle dit regretter le parti pris de l'enquête, et confirme avoir invité Villeneuve à une rencontre avec le directeur de l'ANPE. " Ressortir une affaire de discrimination vieille de 13 ans, alors que nous menons des actions concrètes de lutte contre la discrimation avec les simulations de recutement par exemple, donner la parole uniquement aux chomeurs mécontents, et enlever du montage une séquence sur l'opération Baby-sitting à laquelle avaient assisté les journalistes pendant une demi journée, c'est de la mauvaise foi." La séquence en question montrait une rencontre entre des étudiants sans emploi et des parents à la recherche de baby-sitter. Mais l'équipe du Droit de savoir dit ne pas l'avoir conservée car "elle ne rentrait pas dans le thème de l'emission".

Bref, vous l'aurez compris, si les uns et les autres y avaient mis un peu plus de bonne volonté, vous auriez peut-être eut le droit à un vrai Droit de savoir. Celui de tout savoir. Par exemple, que les conseillers ont parfois des ordinateurs qui buggent, qu'il n'y a pas toujours un bureau libre dans l'agence pour mener un entretien, ou que gérer 109 demandeurs d'emplois n'est pas une mince affaire. Autrement dit, qu'au problème de la "mentalité fonctionnariale" des agents, stigmatisée par Villeneuve, s'ajoute peut-être aussi celui...du manque de moyens.

Mais pour ça , il aurait fallu un...complément d'enquête. Voici par exemple un extrait de l'émission de la chaine publique sur le même sujet, diffusée le 19 mars dernier.


 

Egalement, en complément de l'analyse plus psychologique qu'économique de Jacques Marseille sur les compétences des conseillers ANPE, sans doute aurait-il été plus judicieux de faire parler un intervenant connaissant les conditions de travail de l'ANPE.



Une chaîne privée qui dénonce les mentalités de fonctionnaires, une chaîne publique qui souligne le manque de moyens: et si le discours (inconscient) des médias, c'était avant tout celui de leur propriétaire ?

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