« UMP : un parti godillot ? | Page d'accueil | Décès de Christian de La Malène, ancien ministre du général de Gaulle »

30.09.2007

Villepin entretien à Marianne: l'intégrale

6f1d0c42cdb4155522face1709fe4830.jpg

Qualifiant de «ridicule» l'idée de rupture en matière de politique étrangère, l'ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères dit ses désaccords avec, entre autres, Bernard Kouchner et Hervé Morin.

Marianne: Nicolas Sarkozy déclare au New York Times que« la France est de retour » ... Elle était donc absente?

Dominique de Villepin : Non. La France n'a cessé, depuis des années, de multiplier les initiatives sur la scène internationale. Qu'il y ait la volonté de Nicolas Sarkozy de marquer aujourd'hui son empreinte, c'est normal, en particulier dans sa relation avec Washington. Mais la diplomatie française est guidée par des principes;

les renier reviendrait à mettre en péril: notre place et notre voix. Il importe don que nous soyons fidèles à ce que nous sommes, un pays qui compte sur la scène internationale.

Mais le nouveau pouvoir entend rompre avec une politique étrangère considérée comme« épuisée» ?

D. de V.: Cela serait ridicule. Une politique étrangère, c'est à la fois des principes une ambition. C'est, en permanence des initiatives qu'il faut renouveler pou être présents sur tous les fronts. C'es ce que nous n'avons pas cessé de faire au service de la paix, qu'il s'agisse dl l'Irak, du Liban, de l'Afghanistan ou de: crises africaines. Reste la question: faut - il toucher à nos fondamentaux? Le  principe de base de la diplomatie française. c est l'indépendance nationale qui  confère sa légitimité à notre action.

Un des symboles de cette indépendance nationale, c'est notre distance envers l'Otan. Or, le ministre de la Défense, Hervé Morin, parle de réintégrer l'Alliance atlantique en affirmant.

« assez chipoté, assez barguigné»

D. de V.: Je ne partage pas le sentiment d'Hervé Morin, tant les relations avec l'Otan sont difficiles et complexes. Nous n'avons pas la même vision que les EtatsUnis et nombre d'Européens du rôle que doit avoir l'Alliance atlantique. Il y a une préoccupation française qui est d'éviter toute dérive de l'Alliance, qu'elle soit géographique ou thématique. Nous pensons qu'elle ne doit pas être une alliance de sécurité globale. Nous sommes donc réticents à toute extension de son rôle. Ainsi,

la tentation d'une intervention dans ce cadre au Moyen-Orient nous ferait courir le risque d'une confrontation de bloc à bloc. Refusons toute logique d'engrenage qui brouillerait notre politique et nous associerait à de dangereuses aventures.

Pourquoi ce dossier de l'Otan reste-t-il aussi sensible?

D. de V.: Parce que nous vivons dans un monde dangereux. Des déclarations ou des initiatives maladroites pourraient limiter notre indépendance, diminuer notre influence, voire mettre en péril notre sécurité. Il existe des règles de la vie internationale, et il faut être responsable et exigeant. Nous devons défendre notre rang, notre capacité d'action et d'entraînement

ainsi que notre crédibilité, en particulier en direction du Sud. Sans quoi nous perdrions complètement ce qui fonde notre autorité en tant que membre permanent du Conseil de sécurité.

Bernard Kouchner, en novembre dernier, dénonçait un« antiaméricanisme, seul déterminant de la politique étrangère française». Vous sentez-vous visé?

D. de V.: Bernard Kouchner s'appuie sur son expérience humanitaire et ses engagements personnels. Je ne partage pas son point de vue. La France n'est pas nourrie d'antiaméricanisme. Ne confondons pas l'administration Bush et l'Amérique! Nous n'avons jamais cessé d'avoir sur l'essentiel une coopération exemplaire avec les Américains. En menaçant d'user de notre droit de veto au Conseil de sécurité contre une résolution qui aurait autorisé la guerre en Irak, nous avons pleinement joué notre rôle. C'était notre devoir, et la position de la France en est sortie renforcée sur la scène internationale. Restons conscients qu'avec le soutien de l' Allemagne' de la Russie et de l'immense majorité des pays du Sud nous avons évité les risques d'une fracture entre l'Orient et l'Occident. S'il y avait eu un vote en faveur de la guerre aux Nations unies, l'Organisation en serait sortie durablement discréditée. La menace du veto français a permis aux autres membres du Conseil de sécurité de résister aux pressions américaines. Notre politique vis-à-vis de l'Irak a accru nos marges de manœuvre, y compris par rapport à Washington où l'on comprend les rapports de force. Tony Blair et José Maria Aznar en savent quelque chose.

Sur l'Iran, est-on en train de préparer les esprits à une guerre?

D. de V.: Je condamne fermement les déclarations du président Ahmadinejad , ainsi que sa politique en contravention avec les engagements internationaux de l'Iran. Mais ne nous trompons pas de sujet. Nous devons refuser, comme l'a indiqué Nicolas Sarkozy, de nous enfermer dans l'alternative « la bombe iranienne ou l'intervention militaire ». Les Européens ont avancé des propositions et j'ai été le premier à me rendre à Téhéran avec les Britanniques et les Allemands. La situation exige d'aller plus loin, combinant fermeté, négociations et sanctions.

Cela suppose que les Américains assument pleinement leurs responsabilités. Fort de l'exemple de la Corée du Nord, nous avons besoin d'un engagement américain résolu au côté des Européens pour conduire avec Téhéran une négociation globale. C'est la seule façon de répondre aux attentes iraniennes.

Enfin, améliorer nos relations avec l'Iran suppose que nous soyons capables d'avancer sur les autres dossiers du Moyen-Orient. Depuis l'intervention américaine, les choses ne cessent de se dégrader en Irak. Si l'Amérique veut pouvoir peser en Iran, il faut qu'elle définisse un calendrier de retrait de ses troupes en Irak, qu'on ait un vrai gouvernement de réconciliation nationale. De même, il faut avancer sur la question israélopalestinienne ou sur le Liban.

Jacques Chirac semblait pour sa part se résoudre à voir Téhéran accéder à l'arme nucléaire, l'essentiel étant pour lui d'éviter une intervention militaire. Pensez-vous de même?

D. de V.: Qu'est-ce que produiraient des frappes militaires? Est-ce qu'elles interdiraient à l'Iran d'accéder à l'arme nucléaire? Cela n'est pas sûr, sans parler des risques supplémentaires de déstabilisation de la région, de l'aggravation des tensions entre chiites et sunnites, du regain du terrorisme ... C'est pour cela que je plaide en faveur d'une politique globale vis-à-vis de l'Iran et de toute la région, y compris en matière de sécurité. La bataille contre la prolifération doit se mener sur le plan politique et sur le terrain. Pour cela, nous avons besoin d'une politique d'inspections et de vérifications qui ne peut être menée que par l'AlEA, avec les Nations unies. Notre premier objectif doit être la suspension rapide de toute activité d'enrichissement de l'uranium à des fins militaires.

Prenons le conflit israélo-palestinien:

Mitterrand et Chirac étaient en accord avec la gauche israélienne et les modérés palestiniens. Sarkozy et Kouchner ne sont-ils pas en réalité alignés sur la droite israélienne, à l'exemple de Bush?

 D. de V.: Tout jusqu'au-boutisme qui nous conduirait à nous enfermer dans des positions idéologiques me paraît dangereux. La France vaut justement parce qu'elle est à la fois une nation de principes et un pays pragmatique, capable de propositions et de médiations. Ainsi, je salue le rôle que veut jouer la France au Darfour. J'ai été le premier ministre des Affaires étrangères européen à me rendre sur place, au Soudan comme au Tchad. Mais, ce que je constate, c'est qu'il ne suffit pas de vol des résolutions, ni d'être d'accord po le déploiement de forces, si la réalité s le terrain ne suit pas.

Et si Nicolas Sarkozy n'avait tout simplement pas la même lecture du monde que Chirac, Mitterrand, Giscard, Pompidou et de Gaulle ?

D. de V.: Je ne fais pas de procès d'intention. Que le président de la République ai la volonté de mettre sa propre empreinte dans la diplomatie, c'est normal. il est trop tôt pour savoir s'il s'agit de simples infléchissements ou d'une véritable rupture.

On constate un engagement personnel du président sur certaines affaires, par exemple Ingrid Betancourt. Approuvez vous?

D. de V.: Tout à fait. La situation d'Ingrit Betancourt mobilise la France depuis le premier jour, même si, avec Jacques Chirac, nous avons privilégié une action confidentielle et discrète. Dix-huit émissions ont été ainsi envoyées dans la jungle au contact des Farc. Nous avons voulont agir avec toutes les parties concernées J'ai moi-même sollicité l'intervention du Venezuela à travers le président Chavez, et son ministre Ali Rodriguez. Ce qui, changé aujourd'hui et qui permet d'être plus optimiste, c'est en particulier la situation du gouvernement Uribe, qui est plus ouvert aux demandes internationales.

En Europe, est-ce que Nicolas Sarkozy, avec son traité simplifié, n'a pas réussi là où avait échoué Jacques Chirac ?

D. de V.: On ne peut pas accuser Jacques Chirac d'être responsable de l'échec du traité constitutionnel, c'était le choix des Européens. Le référendum s'est produit après l'élargissement qui s'est fait, c'est vrai, de façon peut-être précipitée. Mais avait-on le choix? La mécanique européenne s'est grippée. C'est l'histoire.

Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont fait preuve, avec les Européens, de réalisme en s'entendant sur un traité simplifié. Le calendrier, au lendemain des élections françaises, offrait une bonne fenêtre de tir. L'occasion a été saisie et bien saisie. Bravo!

Et si le président vous confiait une mission, l'accepteriez-vous ?

D. de V.: La question ne se pose pas. La responsabilité diplomatique incombe au chef de l'Etat et au ministre des Affaires étrangères. Que nous ayons, en France, des femmes ou des hommes d'expérience qui acceptent de s'engager et de réfléchir, c'est très bien. On peut le faire missionné ou pas, sous une forme citoyenne comme je le fais, c'est-à-dire en pleine liberté.  

Propos recueillis par François Bonnet, Nicolas Domenach et Maurice Szafran

18f87cd1296f74ae5bdfdd4b29ee4319.jpg

Les commentaires sont fermés.